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Virgil Murder

PUBLIUS VERGILIUS MARO : 70 B.C. - 19 B.C.

Virgil-murder

Avant-propos

Dédale put à peine retrouver l'entrée de son propre Labyrinthe : tant l'ouvrage était piégé ! (Ovide, Métamorphoses VIII, 167-8)

Les personnages de cette histoire ont vécu il y a deux mille ans et plus. Certains vivent toujours. C'était à l'aube du Poisson, au temps de la splendeur romaine, lorsque la république n'étant plus qu'un nom, l'empire s'en cherchait un; de toutes parts les vieux cadres éclataient, les frontières tombaient, l'univers faisait peau neuve. Des espoirs fous soulevaient les poitrines, la paix universelle devenait envisageable dans un monde sans esclaves. L'âge d'or pouvait revenir...
L'âge d'or ne revint pas. Des hommes guettaient dans l'ombre, dont l'ambition était à la mesure, ou plutôt à la démesure, des temps qui s'annonçaient. Avec un sens achevé de l'opportunisme, ils surent capter à leur profit les obscures aspirations de leurs contemporains pour instaurer par la violence et par la ruse le pouvoir absolu d'un clan familial qui devait terroriser Rome durant plus d'un siècle avant de s'éteindre dans les transes bouffonnes et sanglantes du règne de Néron : qualis artifex pereo Frown [N. 1].


La proie s'était débattue. Des chefs s'étaient dressés, des armées entières avaient donné l'assaut, légions loyales contre légions félones, chocs de Titans. De ces batailles visibles l'histoire a tenu le fidèle et tragique registre et, pour qui veut s'instruire, d'innombrables ouvrages existent sur la question, retraçant par le menu l'enchaînement des événements qui marquèrent l'agonie de la république romaine. Cent fois, mille fois, on refera sur la carte la bataille de Pharsale, on recommencera Philippes ; cent fois, mille fois, on rejouera le meurtre de Cicéron, le suicide de Brutus et celui de Cassius, "les derniers des Romains" ; cent fois, mille fois, le coeur du césarien éternel jubilera, celui de l'homme libre s'endeuillera.


Mais il est une autre guerre, souterraine celle-là, dont les livres d'histoire ne nous parlent jamais, et pour cause, puisqu'ils en ignorent jusqu'à l'existence. Là, l'homme libre tient sa revanche ; là, les adulateurs de la Force brute touchent les épaules. Une poignée, ils ne furent pas plus, et nos mémoires sont si poreuses que leurs noms mêmes sont aujourd'hui presque oubliés, à l'exception de trois ou quatre, peut-être, les Virgile, les Horace, les Catulle, les Ovide, qui surnagent encore envers et contre tout. Encore ces trois ou quatre, victimes de leur gloire, qui fut immense, tendent-ils de plus en plus à n'exister que comme en transparence, conservés au formol dans les bocaux aseptisés de la sainte Sorbonne. Ces pièces de musée furent jadis des hommes.
Que faire quand on est marqué du sceau des Muses, voué au dieu Liber, le bien nommé, et que l'on vous empêche d'exprimer librement votre colère contre les fossoyeurs de l'esprit ? De tout temps les maîtres du Verbe, c'est bien le moins, connurent l'art et la manière de contourner la censure, de l'apprivoiser, de l'agacer, de la titiller, d'en jouer en quelque sorte comme d'un instrument. « Qu'est-ce donc que le talent, sinon l'art de s'écarter des canons ? », demande, mi-sérieux, le Serbe Danilo Kis.


Mais ce qui les distingue, eux, de tous les autres, c'est le caractère systématique et méthodique qu'ils ont su donner à leur "double écriture", spéculant consciemment sur l'explosive contradiction entre le sens apparent et le sens caché; explorant toutes les possibilités de la parole et l'amenant jusqu'à l'extrême limite d'elle-même, tout près de ce Silence, de ce Phébus, comme dit Virgile, où elle aspire ; forçant le lecteur à participer activement au processus de création et l'engageant dans un véritable parcours initiatique semé de pièges et d'embûches, où il se voit à chaque instant sommer de choisir entre le vrai et le faux, le beau et le laid, le bien et le mal ; fondant de ce fait un véritable "Art d'Ecrire", quelque chose d'inconnu jusque là, et de non répertorié, semble-t-il, dans les annales pourtant riches de la littérature universelle. D'autant que le phénomène s'est trouvé singulièrement amplifié par la totale solidarité qui unit les adeptes de ce sport d'un genre particulier en un Cercle qui franchit les générations et que la mort renforce au lieu de le briser. De Catulle à Ovide, c'est trois quarts de siècle de production ininterrompue, trois quarts de siècle de performance, et certes chaque voix particulière possède son timbre et son génie propres, mais si dense et si subtil est le réseau d'échos qu'ils ont su construire que l'on pourrait presque dire que c'est le même poète qui s'exprime, le même poète muni de plusieurs voix, disposant de plusieurs bouches. Comme la Sibylle qui en avait cent. Danse des Grâces.


Orphée finit assassiné, décapité, démembré, c'est dans l'ordre. Ils savaient ce qu'ils risquaient à ce jeu dangereux. « Il se promène et soudain ses amis étonnés apprennent son décès », constate sobrement Properce. Imperturbables, ils poursuivaient la lutte, consignant chaque meurtre dans des vers écrits à l'encre sympathique. Bouteilles jetées à la mer à l'intention des générations futures que n'effraieraient plus les foudres brandies par les Césars pourpres. Messages comme venus d'un autre monde, qu'il nous incombe aujourd'hui à tous et à chacun de déchiffrer avec amour et patience, afin, si possible, que ne demeurent pas invengés, in saecula saeculorum, quelques-uns des forfaits les plus répugnants dont la Politique, fille de Jupiter, se soit jamais rendue coupable envers la Musique, fille d'Apollon.
N. 1 : « Quel artiste disparaît ! » : dernières paroles, on le sait, de Néron en se suicidant.

 

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